Entre liberté et pression – Etude relative à la situation des chauffeurs

Association Ausgabe-04-2026

Les chauffeuses et les chauffeurs suisses ont des perceptions différentes de leur travail: il y a des passionnés et des désabusés.

Le secteur suisse des transports routiers est soumis à une pression énorme en matière de changement, impliquant également toutes les personnes qui le font fonctionner. Une étude récente de la HEG (Haute école d’économie Arc à Neuchâtel) montre de manière frappante à quel point les conditions de travail et l’identité professionnelle des chauffeurs ont profondément changé ces dernières années.

Le transport routier de marchandises en Suisse a connu de profonds changements structurels. Alors que le nombre d’entreprises de transport a diminué de 17 % entre 2011 et 2021, l’emploi dans ce secteur a augmenté de 9 % au cours de la même période. Cela témoigne d’une concentration croissante: les petites entreprises disparaissent, tandis que les grandes se développent. Cette évolution n’est pas le fruit du hasard: des mesures politiques telles que la redevance sur le trafic des poids lourds liée aux prestations (RPLP), des exigences environnementales plus strictes et l’harmonisation avec la réglementation européenne mettent le secteur sous pression. Dans le même temps, une certaine libéralisation du marché, malgré l’interdiction du cabotage, favorise la concurrence, notamment celle des opérateurs étrangers.

Des gagnants et des perdants

L’étude dresse un tableau clair à cet égard: les grandes entreprises de transport sont mieux à même de faire face aux nouvelles exigences. Elles investissent dans la numérisation, les systèmes de transport combiné et les innovations écologiques. Les petites et moyennes entreprises, en revanche, luttent souvent pour leur survie. Selon cette étude, la hausse des coûts, la complexité des réglementations et les investissements coûteux, notamment dans des véhicules plus écologiques, pèsent sur elles de manière disproportionnée. La RPLP constitue un facteur particulièrement déterminant: pour certaines entreprises, elle représente jusqu’à 30 % des coûts fixes. Alors que les grandes entreprises peuvent en partie répercuter cette charge sur leurs clients, les petites entreprises n’ont souvent pas cette possibilité.

Efficacité et surveillance

La modernisation du secteur s’accompagne également de la mise en œuvre de la numérisation. Les tachygraphes électroniques, les systèmes GPS et les logiciels de planification sophistiqués permettent une gestion plus précise des transports. Mais ces progrès techniques ont un prix: ils entraînent un contrôle accru et une perte d’autonomie pour les chauffeurs. Le travail est de plus en plus standardisé et surveillé... une évolution qui n’est pas perçue positivement par tout le monde! L’enquête dresse ainsi un tableau contrasté de la réalité du travail. De nombreux chauffeurs continuent d’apprécier la liberté qu’offre leur métier et son importance pour la société. Dans le même temps, nombre de participants font état d’une détérioration sensible de leurs conditions de travail. Dans ce domaine, trois tendances principales se dégagent:
– Intensification du travail: augmentation du nombre de tâches et de leur complexité;
– Perte d’autonomie: réduction de la marge de manœuvre décisionnelle due aux directives et à la technologie;
– Perte de sens: le travail est de plus en plus marqué par une logique d’efficacité. Malgré tout, la passion pour le métier reste une motivation essentielle.

Cette étude fait la distinction entre trois groupes de chauffeuses et chauffeurs:
– Les désabusés: ils ont une perception de plus en plus négative de leur métier;
– Les enthousiastes modérés: ils abordent leur travail avant tout avec pragmatisme;
– Les passionnés intransigeants: ils s’identifient fortement à leur métier, souvent au détriment de leur santé et de leur vie privée.

Cette typologie en trois groupes montre à quel point les réactions face aux mêmes changements peuvent varier d’une personne à l’autre. Le changement d’identité professionnelle est particulièrement remarquable. La communauté traditionnelle des chauffeurs routiers perd de son importance. A sa place, ce sont les entreprises ou la vie privée qui occupent désormais une place plus centrale dans l’identification. L’étude évoque une perte insidieuse du sentiment d’appartenance à une communauté, signe que ce ne sont pas seulement les conditions de travail qui changent radicalement, mais aussi la perception que les chauffeurs ont d’eux-mêmes.

Avec les résultats de cette étude, le secteur suisse des transports est emblématique de nombreux domaines professionnels traditionnels: entre pressions économiques, transformation technologique et exigences écologiques, des structures bien établies et consolidées commencent à vaciller. Pour les chauffeuses et les chauffeurs, cela signifie devoir jongler entre passion et stress. Leur travail reste indispensable, mais les conditions dans lesquelles il s’exerce évoluent à un rythme effréné. Le grand défi consiste à moderniser un secteur sans perdre ceux qui le portent, à savoir les chauffeuses et les chauffeurs.

Texte: Daniel von Känel 
Dessins: Trinco

 

L’étude

Ce projet de recherche visait à comprendre comment les entreprises de transport suisses gèrent les différentes contraintes auxquelles elles sont soumises, quelle influence ces contraintes et les stratégies des employeurs ont sur la qualité des emplois des chauffeurs, et comment les restructurations dans le secteur du transport routier et les stratégies des entreprises de transport modifient l’identité professionnelle des chauffeurs. Le projet a été dirigé par Patrick Ischer, professeur associé à la HEG (Haute école d’économie Arc, Neuchâtel). Il a été financé par la subvention «Practice-to-Science» du Fonds national suisse pour l’encouragement de la recherche scientifique (FNS). La méthodologie comprenait notamment des entretiens avec des chauffeurs, des représentants des Routiers Suisses et de l’ASTAG, ainsi qu’une analyse de divers articles spécialisés.

Daniel von Känel